Entre le vinyle et le CD, qu’est-ce qui sonne le mieux, et pourquoi ?
Il faut d’abord rappeler un fait essentiel : nos sens ne sont pas des instruments de mesure objectifs. Ils sont des outils de perception, faillibles, soumis à des biais, des illusions et même à de véritables hallucinations. L’ouïe n’échappe pas à cette règle ; tout comme la vue, elle peut nous tromper, non pas par des illusions optiques, mais par des illusions auditives.
Ce qui suit est le témoignage de nombreuses années d’expériences, d’écoutes et de réflexions personnelles sur le sujet.
Le parcours d'une oreille
Comme beaucoup, j’ai longtemps cherché le Graal de la Hi-Fi, sans jamais me revendiquer « audiophile », et en me sentant même parfois peu légitime en raison d’une presbyacousie précoce. Pourtant, dès l’âge de dix ans, je m’intéressais passionnément à la Hi-Fi. À cette époque, j’avais déjà remarqué que les adultes n’entendaient pas comme les enfants : mes parents, par exemple, étaient incapables de percevoir la différence sur un magnétophone à bande entre une vitesse de 19 cm/s et de 9,5 cm/s, là où le son me semblait, à moi, nettement plus étouffé. Ils enregistraient donc systématiquement en 9,5 cm/s afin d’économiser la bande. De la même manière, le DNL (Dynamic Noise Limiter) m’était insupportable et donnait l’impression d’écouter une émission en ondes longues.
En grandissant, j’ai continué à chercher le matériel le plus « parfait » au moindre coût, en me basant presque exclusivement sur les chiffres des catalogues. Je me suis alors peu à peu perdu : les systèmes devenaient de plus en plus analytiques, de plus en plus clairs… et paradoxalement, j’écoutais de moins en moins de musique, tant l’écoute devenait fatigante. Ce parcours a fini par occulter un élément fondamental : le plaisir.
En 2010, on m’a confié une vieille installation équipée de haut-parleurs Marantz de piètre qualité. Contre toute attente, j’aimais le son. Il me réconciliait avec l’écoute : très coloré, peu fidèle, mais terriblement agréable. Avec la pratique du mixage en home studio, j’ai pu mettre des mots sur ces phénomènes : distorsion, non-linéarités… autant de défauts techniques qui produisaient pourtant cette forme de magie.
Le paradoxe de la perception
Aujourd’hui, la mode est aux émulations analogiques. On trouve une multitude de plugins de mixage cherchant à reproduire les imperfections des appareils que l’on a jetés avec l’arrivée du numérique. Ce retour peut sembler paradoxal, mais il n’a rien d’anodin.
L’ère du « DDD » des années 1990 - reproduction théoriquement parfaite - est aujourd’hui révolue. Techniquement irréprochable, elle ne sonnait pourtant pas comme ce à quoi nos oreilles avaient été éduquées. Le résultat était perçu comme froid, clinique, sans vie. Le CD était accusé d’avoir une dynamique « tassée » ou une image étroite, alors même que les chiffres disaient le contraire (diaphonie de 80 dB pour le numérique contre 22 dB pour le vinyle).
Comment expliquer cela ? La science atteint ici ses limites, car il n’est plus question d’objectivité, mais de perception. Prenez un kick très sec et ajoutez-lui une distorsion subtile. Il va s’épaissir, gagner en présence, et se rapprocher davantage de ce que notre cerveau identifie comme une « vraie » grosse caisse. La distorsion, bien que techniquement erronée, rend l’écoute plus naturelle parce qu’elle est plus cohérente avec notre expérience du réel.
Le piège de la conversion numérique
Pour revenir au vinyle, pourquoi sonne-t-il mieux pour tant de monde ? Selon moi, il est plus difficile d’obtenir un convertisseur numérique-analogique (DAC) réellement satisfaisant qu’une chaîne analogique capable de produire une impression immédiate de justesse.
Il existe une illusion courante : croire que plus un composant numérique est moderne et précis sur le papier, plus il sera musical. J’ai pu tester des puces haut de gamme actuelles (comme les puces Sabre), d’une précision chirurgicale, mais que je trouve personnellement froides et désincarnées. À l'inverse, des architectures plus anciennes ou techniquement plus simples, comme le mythique TDA1541 (architecture R-2R) ou certains modules comme le HiFiBerry Pro, offrent un son plus « ancré », plus solide, presque organique.
Bien que moins performants selon les critères de mesure actuels, ces convertisseurs évitent le sentiment d'étrangeté - cette sorte d'Uncanny Valley sonore - où la précision extrême échoue à convaincre le cerveau. Le numérique surpasse l'analogique sur le plan scientifique, mais à condition de choisir des outils qui privilégient la cohérence temporelle et la texture sonore sur la simple course aux chiffres.
Conclusion : le choix de la signature
Aujourd’hui, j’ai fait le choix d’un système Hi-Fi assumant une certaine coloration. C’est ce que l’on appelle une signature sonore. Mon amplificateur se veut neutre et maîtrisé, mais le reste de la chaîne - de la conversion à la diffusion - conserve une esthétique résolument analogique.
Le numérique peut se faire passer pour de l’analogique si on sait l'apprivoiser ; l’inverse est impossible. Cela démontre sa supériorité technique, mais certainement pas sa supériorité émotionnelle. En acceptant l'imperfection, j’ai retrouvé l’essentiel : le plaisir d’écouter de la musique.